Prologue II
La vérité entre les pages
Lanig commençait à croire que le destin s’amusait à le confronter à la déchéance d’anciens peuples dont la gloire n’était plus que souvenir. D’abord les vestiges de l’Elensar, puis le sanctuaire jurdar de Gilrann, et maintenant, cette nouvelle cité au nom inconnu. À la différence qu’ici, les ruines semblaient lutter contre les intrus qui entendaient s’en extirper. Un tableau tout en nuances de vert qui se révélait aussi charmant qu’inextricable. La végétation envahissait les ruelles étroites et des entrelacs de racines noueuses rendaient chaque pas incertain. Avec ses poignets menottés, Lanig ne comptait plus le nombre de fois où il avait trébuché et failli s’étaler au sol. Heureusement, il avait jusqu’à présent toujours réussi à se rattraper et à conserver sa dignité. Ce qui n’était pas le cas d’Aninaja, qui en avait profité pour injurier le voleur d’âmes qu’elle jugeait responsable de son malheur.
Après quelques heures de marche, l’étrange groupe passa devant un gigantesque visage taillé dans plusieurs blocs de pierre. Celui au niveau de l’œil droit avait été délogé par une racine et de cet interstice s’échappaient désormais les longues feuilles d’une plante tombante, formant un étrange sanglot végétal. Lanig se demanda à qui avait appartenu ce visage. Un dieu ? Un roi ? Quel genre de peuple vivait ici ? Et pourquoi le Premier Cercle avait-il cru bon d’installer à Gilrann un enchantement menant ici ? Parce qu’il s’y trouvait un palais identique à celui de la Femme bleue ? Oui, mais qu’est-ce que ça signifiait ? S’était-elle inspirée de cet endroit pour construire son antre onirique ? Peut-être était-elle originaire de cette ville si singulière. Ou alors, existait-il un autre palais, identique, ailleurs ?
Lanig secoua la tête. Il aurait donné cher pour pouvoir enquêter sur la véritable nature de cette cité, mais son statut de prisonnier rendait cela impossible. La bourrade qu’Aninaja lui infligea pour qu’il avance plus vite et le coup d’œil haineux de Galek le lui rappelèrent clairement. Maintenant que ses espoirs d’affronter la Femme bleue s’étaient envolés, il lui fallait se concentrer sur une seule et unique chose : sa survie. Et celle-ci nécessitait qu’il parvienne à échapper durablement à ses geôliers. Ces derniers disposaient toujours des traqueurs que leur avait remis le Culte, sans parler de la bekarith. Alors, même s’il était tenté de leur fausser compagnie pour se perdre dans les méandres de cette immense cité, ça ne lui aurait rien apporté. Bien que ça le rende malade, il valait mieux qu’il joue au prisonnier docile pour le moment. Cet endroit se situait sans doute à des milliers de kilomètres de la sphère d’influence du Culte. Ils en auraient pour de longs mois de voyage. Peut-être même des années. Et ça, c’était une chance. En étant suffisamment patient, en apprenant à connaître ses geôliers et à identifier leurs points faibles, il pouvait émousser leur résolution, les monter les uns contre les autres, ou alors les éliminer tous les quatre. Oui, la patience était la clé.
Le groupe avançait en silence, chacun veillant à utiliser son énergie pour couvrir le plus de terrain possible avant le coucher du soleil. Comme s’ils livraient une bataille contre cette cité qui cherchait à refermer ses griffes sur eux. Et malgré leurs efforts, tous avaient l’impression de progresser avec une lenteur insupportable. Résultat, quand une lumière rosâtre envahit le ciel, accentuant les ombres des bas-reliefs et des statues ornant les bâtiments, la ville semblait encore s’étendre à l’infini. Non seulement elle rendait leur avancée difficile, mais c’était peut-être la cité la plus vaste que Lanig ait jamais vue.
— On campe ici, décréta Milaka. Inutile d’aller plus loin aujourd’hui.
Ils venaient d’arriver au niveau d’une place circulaire. Au centre se dressait une fontaine, réduite à l’état de relique à moitié détruite.
— Redran, Aninaja, allez nous dénicher quelque chose à nous mettre sous la dent. J’ai aperçu des espèces de gros rongeurs. Ils ne devraient pas être trop difficiles à attraper.
Les deux mercenaires hochèrent la tête et quittèrent les lieux, mais Lanig ne leur prêtait déjà plus attention. Ni à eux ni à personne d’autre. En approchant de la fontaine, il s’était figé et la fixait désormais comme si plus rien d’autre n’existait. À la base du bassin à moitié défoncé était gravée une succession de symboles qui lui fit oublier ses geôliers et sa situation. Tandis que Galek rassemblait des brindilles pour allumer un feu et que Milaka le surveillait du coin de l’œil, le Nécromancien s’agenouilla prudemment devant cette suite de caractères. Ils ressemblaient aux glyphes du Langage. Pourtant, Lanig n’en reconnaissait aucun. Ils avaient une graphie similaire, mais ici, point de cercle ou de lien entre les symboles. Ils se succédaient comme un banal texte qui n’avait rien d’occulte. Quelle pouvait être leur signification ? Les verbes de la magie permettaient certes de décrire des interactions et des effets sur la matière, mais ils n’étaient pas faits pour communiquer.
Il y a forcément un rapport entre cet endroit et les origines du Langage… Rahnald aurait tué pour avoir une chance d’étudier ces écritures…
— La mémoire te reviendrait-elle, voleur d’âmes ? Sais-tu où nous sommes ?
Milaka venait d’interrompre le cours de ses pensées.
— Non, rétorqua-t-il sèchement. Nous sommes loin de l’Empire, c’est tout ce que je peux affirmer.
Elle haussa les épaules, comme si cela n’avait pas d’importance.
— Ne t’éloigne pas. Ou je serai obligée de demander à Aninaja de te faire passer le goût des promenades.
Il grogna un vague assentiment et alla s’asseoir devant le feu qui commençait à crépiter, en face de Galek. Ce dernier lui adressa son habituel regard de haine, auquel Lanig répondit avec un sourire en coin.
— Cesse de me regarder, sorcier !
— Sinon quoi ?
— Sinon, je…
— Calme-toi, Galek, intervint Milaka, non sans lassitude.
Le jeune homme baissa les yeux en serrant les poings sur ses genoux.
— Tu ferais mieux de ne pas rendre cette affaire personnelle, ou tu risques de commettre une effroyable bêtise.
— J’aimerais juste ne pas avoir à supporter la présence d’un meurtrier dans son genre.
Nouveau coup d’œil haineux vers Lanig.
— Habituellement, les prêtres nous demandent de ramener leurs yeux noirs. Ça suffit toujours à prouver qu’on s’est occupé d’eux. Pourquoi est-ce qu’ils veulent celui-là vivant ?
Ce fut au tour de Milaka d’observer longuement le Nécromancien. Elle ne fit rien pour cacher sa curiosité.
— Je ne sais pas, répondit-elle après un moment. Et ce ne sont pas nos affaires.
Galek se rembrunit.
— On ne peut pas me reprocher de vouloir venger nos camarades.
Milaka soupira.
— Venger tes camarades ? Ou bien venger Shana ?
Le jeune homme foudroya Lanig du regard, comme s’il lui en voulait d’avoir été là pour entendre le nom de cette Shana. Puis, il resta silencieux, regardant les flammes sans nier ce qu’avait sous-entendu Milaka.
Voilà qui est intéressant…
Aninaja et Redran revinrent peu de temps avant que la nuit n’envahisse le ciel. Ils transportaient chacun sur l’épaule un genre de grosse belette au pelage gris, qu’ils entreprirent de dépecer puis de faire cuire sur des broches improvisées. En sentant la douce odeur de viande grillée, Lanig réalisa à quel point il était affamé et se mit à saliver. Quand il fuyait les mercenaires entre les dunes du Nec Estros, il se nourrissait de maigres rations de voyage, et aucun d’eux n’avait avalé quoi que ce soit depuis leur arrivée dans ce pays inconnu.
— Tiens, mange, voleur d’âmes !
Aninaja jeta une broche à ses pieds, dans la poussière. Mais Lanig n’allait pas faire le difficile. Il dévora la viande sans même prendre la peine de souffler dessus.
Ils mangèrent tous en silence et une ambiance à la morosité palpable se déploya sur le camp. Les quatre mercenaires regardaient les flammes en tirant des têtes d’enterrement. Ils s’imaginaient traquer un Nécromancien pendant quelques jours avant de le ramener bien tranquillement à Vianath ou dans n’importe quel autre fief du Culte. Mais voilà qu’ils se retrouvaient à voyager au hasard dans un pays inconnu, en espérant que ça les rapprocherait de leur point de départ. Garder espoir en de telles circonstances relevait du miracle, et Lanig se retenait de justesse de jeter de l’huile sur le feu.
Patience…
— Ça vous dit une partie de coulak ? demanda Redran.
— C’est Shana qui avait les cartes, rétorqua mornement Galek.
— Et Joren la gnôle, renchérit Aninaja.
Redran jura, et Lanig ricana intérieurement.
Les deux jours et les deux soirs suivants parurent en tout point identiques. Crapahuter entre les racines sans jamais apercevoir le bout de cette maudite cité, puis passer la soirée à regarder en silence la danse des flammes. Les quelques paroles qu’échangeaient les mercenaires devenaient de plus en plus sèches, comme s’ils étaient prêts à se prendre à la gorge, et Aninaja multipliait les bourrades qu’elle administrait sans raison à Lanig. Mais loin de s’en indigner, le Nécromancien se réjouissait de la tension qui montait doucement au sein de la troupe. Une idée avait germé dans son esprit, et ils seraient bientôt mûrs pour la recevoir.
Le soir suivant, Redran craqua.
— C’est terrible à quel point on s’emmerde !
Il se leva brusquement et fit le tour du feu.
— On ne va quand même pas subir ça tous les soirs ?
— Arrête de t’agiter. Et rassieds-toi, lâcha Milaka.
Il obtempéra de mauvaise grâce.
— Vous voulez que je vous chante une chanson ? Ça vaudra toujours mieux que cette ambiance de m…
— Si tu fais mine de pousser la chansonnette, je t’égorge sur-le-champ, rétorqua Aninaja.
— T’as une meilleure idée ? Raconte-nous une histoire, tiens ! Vous autres Jurdars, ça doit être votre truc de raconter des légendes, ou je ne sais quoi d’autre, au coin du feu.
— Encore faudrait-il que je connaisse une seule de ces légendes. Mais figure-toi que tout ça s’est perdu quand tes ancêtres ont massacré les miens !
— Mes ancêtres ? Je te rappelle que mes parents venaient de la Kalneth ! Mes ancêtres n’ont sûrement jamais entendu parler des Jurdars, ni même d’aucun peuple nomade !
— Ah, parce que tu peux me certifier que tu n’as aucune goutte de sang beiled ?
— Et toi alors ? Tu vas me faire croire qu’aucun Beiled n’a pu se glisser dans ton foutu lignage jurdar ?
Aninaja écarquilla les yeux et parut prête à bondir sur Redran, mais Milaka se décida à intervenir :
— Même si j’apprécie d’avoir un peu d’animation, je vous conseille à tous les deux de la fermer avant que cette discussion n’aille plus loin.
Le regard qu’elle jeta à Aninaja aurait pu clouer sur place n’importe qui, et la jeune mercenaire ne faisait pas exception. Elle se renfrogna en toisant Redran, mais garda le silence.
Et à nouveau, le calme morose se déploya sur le camp, offrant à Lanig l’occasion parfaite d’intervenir.
— Peut-être voudriez-vous savoir pourquoi le Culte vous demande de ramener un Nécromancien vivant. Ça pourrait être une histoire intéressante à raconter au coin du feu.
— Ferme-la, voleur d’âmes, cracha Galek. Tes histoires n’intéressent personne.
— Vraiment ? Ça ne vous intrigue pas de connaître l’histoire d’un homme ayant vécu deux cents ans ? Ayant connu l’époque où votre Culte n’existait même pas ? Quelqu’un qui a été témoin de la chute du vieil Empire ? Vous n’avez pas envie de découvrir ce qui me rend si précieux aux yeux des prêtres et des inquisiteurs ?
Une lueur d’intérêt s’alluma dans le regard de Milaka, vite éclipsée par les éructations d’Aninaja :
— Tu ferais mieux de ravaler tes blasphèmes, voleur d’âmes, si tu ne veux pas que je te brise la mâchoire !
Redran leva les yeux au ciel.
— Ta rigidité commence à devenir fatigante, Aninaja. Qu’est-ce que ça peut faire qu’il blasphème ? C’est lui que la Déesse châtiera, pas nous. Et si ses divagations peuvent nous distraire un peu, je ne dis pas non. En tout cas, je préfère ça plutôt que de regarder vos tronches en silence tous les soirs pendant les prochains mois.
— Moi, je n’ai pas la moindre envie d’écouter un meurtrier dans son genre raconter son histoire, lâcha Galek.
— Tu n’auras pas besoin de m’écouter. Cette histoire est déjà écrite.
Lanig désigna sa besace du menton, celle que Galek transportait sans avoir pris la peine de regarder ce qu’elle renfermait. Le jeune mercenaire fronça les sourcils et fouilla à l’intérieur pour en extraire les trois journaux, dont seul le premier était épaissi par le récit du Nécromancien. Galek le feuilleta sans égard et un sourire en coin de mauvais augure naquit sur ses lèvres.
— Un genre de journal intime ? ironisa-t-il.
Avec nonchalance, il approcha les précieuses pages du feu.
— Une succession de blasphèmes qui méritent d’être brûlés.
Aninaja approuva vivement du chef tandis que Lanig faisait de son mieux pour paraître stoïque. La gorge nouée, il regarda les flammes frôler dangereusement son œuvre et ne put s’empêcher de tressaillir.
— Le Culte voudra certainement mettre la main sur ces journaux, fit calmement remarquer Milaka.
Le Nécromancien retint un soupir de soulagement quand Galek éloigna son bien du brasier avec une moue mécontente.
— Et rien ne s’oppose, selon moi, à ce que nous en apprenions plus sur notre prisonnier. Quoi qu’il arrive, ça ne changera pas son sort.
Avant que Galek ou Aninaja aient pu protester, Redran exprima sa satisfaction :
— Parfait ! s’écria-t-il en arrachant le premier journal des mains de son comparse. Je vous fais la lecture pour ce soir !
Semer le doute dans le cœur d’un fanatique n’est pas chose aisée. Au cours des soirs suivants, Aninaja refusa – sans surprise – de se prêter au jeu de la lecture du récit de Lanig. Elle s’éloignait du feu, comme si mettre de la distance entre elle et ses camarades pouvait mieux la prémunir des blasphèmes, tout en leur jetant de fréquents regards de mépris. Galek, lui, avait fini par céder et lisait quelques paragraphes, mais le Nécromancien ne fondait pas plus d’espoir sur lui que sur la Jurdare. Il était trop aveuglé par sa haine pour que la vérité entre les pages l’atteigne. Et Redran, bien qu’il n’ait rien d’un fanatique, se fichait bien de la vérité tant qu’il touchait sa récompense. Milaka, en revanche… Lanig trouvait étrange que ce soit la cheffe des mercenaires qui s’avère la plus perméable à son récit, mais il n’allait pas s’en plaindre. S’il s’y prenait correctement, les doutes qu’instillerait son histoire dans l’esprit de cette femme pouvaient faire éclater la désormais fragile compagnie du Sirocco. Et lui rendre sa liberté.
La troupe vint finalement à bout des ruines. Mais cet exploit ne constitua pas la délivrance qu’ils espéraient. Une large porte en arc brisée, surmontée par les vestiges de trois visages de pierre, perçait une haute muraille qui paraissait faire le tour de la ville. Et au-delà, une ancienne route filait vers le nord… à travers une jungle inextricable. On ne distinguait qu’un amas touffu de grands arbres torturés et d’arbustes resserrés, mélange d’épais feuillages et de branchages s’entremêlant les uns dans les autres. Les pavés de l’antique route avaient depuis longtemps été déchaussés par la force des innombrables troncs qui émergeaient désormais du sol.
— On dirait que votre Déesse n’a pas l’intention de vous faciliter la tâche, fit remarquer Lanig en ricanant.
— Ferme-la, cracha Aninaja en lui administrant une violente taloche sur l’arrière du crâne.
Milaka considéra longuement la forêt qui leur barrait la route, puis décréta qu’il était inutile de continuer plus loin aujourd’hui. Ils montèrent donc mornement le camp alors que l’après-midi était à peine entamée. Et bien sûr, pour passer le temps, ils se plongèrent dans le récit de leur prisonnier.
— Attends une minute, intervint Redran. Tu essaies de nous faire croire que Tesal la Prophétesse était en fait une voleuse d’âmes ?
Aninaja soupira en levant les yeux au ciel.
— Tout le monde sait ça, imbécile. Tesal a renoncé à la magie blasphématoire des voleurs d’âmes pour devenir la première disciple de la Déesse.
Galek poursuivit la lecture jusqu’à l’affrontement entre Lanig et le Duc, puis referma rageusement le journal.
— Un Mage du sang qui prétendait servir la Déesse ? Et qui manipulait ses fidèles ? Quelles autres salades tu espères nous faire avaler ?
Le Nécromancien haussa les épaules.
— Vous pouvez croire ce que vous voulez, mais ça ne change pas les faits : votre Culte n’existe que par et grâce à cette magie que vous honnissez tous. Sans elle, et sans les mages sans scrupule qui ont dévoyé son usage, votre religion n’aurait jamais vu le jour.
— Foutaises, cracha Aninaja.
— Certains ont pu essayer de détourner le message de la Déesse par le passé, fit remarquer Milaka. Ça n’invalide pas ce message pour autant.
Tous hochèrent vivement la tête, et Lanig soupira devant tant de naïveté.
— La suite vous en apprendra plus sur la vraie nature de votre déesse.
Sans surprise, progresser à travers la forêt s’avéra encore plus difficile qu’au sein des ruines. Le sol n’était pas envahi de racines, si bien qu’y marcher ne présentait pas de difficultés. En revanche, les enchevêtrements de branches basses forçaient la troupe à se courber pour avancer. De plus, un épais brouillard couvrait la région des premières heures de la matinée jusqu’au milieu de l’après-midi. Dans ces moments-là, on n’y voyait pas à plus de quelques pas devant soi. Fort heureusement, l’eau et la nourriture ne manquaient pas. Les rongeurs étaient nombreux et faciles à attraper, tandis que les feuilles de certains arbres retenaient très bien l’eau de pluie. Mais la progression était devenue si épuisante que, le soir venu, personne n’avait l’énergie de se plonger à nouveau dans l’histoire de Lanig.
Le Nécromancien dut attendre que les troncs et les arbustes s’espacent un peu pour que les lectures au coin du feu reprennent. Milaka officiait comme lectrice ce soir-là, et Lanig crut percevoir chez elle une certaine avidité, tandis qu’elle narrait la conquête de Lonnône.
Lorsqu’elle referma le journal, un lourd silence tomba parmi les mercenaires. Tous regardèrent leur prisonnier comme s’ils le voyaient pour la première fois. Sans doute réalisaient-ils à quel genre d’homme ils avaient affaire et à quel point il pouvait être dangereux. Mais, bien sûr, ce n’était pas ce message que le Nécromancien cherchait à leur faire passer.
— Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour m’opposer à cette femme, à la Femme bleue.
— Et tu voudrais nous faire croire que c’est elle, la Déesse ? demanda Galek.
— C’est une certitude. Et le Culte n’est qu’un outil qui lui sert à assouvir sa soif d’âmes et à renforcer le Cristal.
Cette fois, Aninaja troqua la colère pour un franc éclat de rire.
— C’est l’histoire la plus ridicule que j’aie jamais entendue !
— Ridicule ? Vraiment ? Alors, dis-moi, fidèle servante de la Déesse, combien de guerres ont secoué le continent depuis la chute de l’Empire ? Depuis que votre Culte est au pouvoir ? Et qu’a-t-il fait pour y mettre fin ? Rien, au contraire.
— La soi-disant paix de l’Empire n’était qu’un outil d’oppression des peuples, rétorqua la Jurdare. Elle était vouée à disparaître et les guerres qui ont eu lieu depuis sont un maigre prix à payer pour la liberté retrouvée !
Lanig secoua tristement la tête.
— Aucun de vous ne connaît les véritables raisons de la chute de l’Empire. Mais vous allez bientôt les découvrir.
Milaka s’empara du deuxième journal et fronça les sourcils en constatant qu’il était vierge.
— Qu’est-ce que ça signifie, voleur d’âmes ?
— J’ai été interrompu pendant l’écriture, mais… je pourrais vous dicter la suite. Il suffirait que l’un de vous prenne en notes ce que je raconte.
Aninaja commença à s’agiter en foudroyant le Nécromancien du regard.
— N’entre pas dans son jeu, Milaka. Il cherche à tous nous envoyer en enfer !
— Elle a raison, renchérit Galek. Lire, c’est une chose, mais l’aider à coucher ses blasphèmes sur le papier, c’est bien plus…
— Bon sang ! s’écria Redran. Vous me fatiguez avec vos balais dans l’fondement, vous deux ! On ne va quand même pas se priver de notre seule distract…
— Redran, ferme-la, coupa Milaka. D’ailleurs, vous devriez tous la fermer.
Elle poussa un soupir excédé.
— Les prêtres seront intéressés par la suite de cette histoire. Je suis presque sûre qu’elle deviendra un élément central de l’expiation du voleur d’âmes. En recueillant son témoignage, nous préparons simplement le terrain pour son repentir futur.
Aninaja émit un claquement de langue qui en disait long sur ce qu’elle pensait de cet argument, et Galek lâcha une moue de désapprobation. Mais ils cessèrent de protester et Milaka s’empara de la mine de plomb qui traînait au fond de la besace de Lanig.
— Allez, voleur d’âmes. Dicte-nous la suite.
