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Tome II · Chapitre 1Le retour des guerriers

Chapitre 1

Le retour des guerriers

Adilith insista pour chevaucher de Lonnône jusqu’à Arahm. J’avais espéré que nous remonterions vers Menfa pour prendre un bateau et traverser la mer de Valle, mais il refusa d’entendre raison.

— Je ne vais pas faire un détour par Menfa alors qu’on peut rejoindre Arahm tout aussi vite à cheval par la route.

Je me retins de le contredire. J’avais beau arborer un manteau noir, il gardait son autorité sur le très jeune Nécromancien que j’étais devenu. Et je me voyais mal lui rappeler qu’il restait diminué par sa captivité, et que je doutais qu’il puisse supporter plusieurs semaines de chevauchée.

Ainsi, nous prîmes l’axe qui filait vers Melshim, reliant les innombrables ponts qui se jetaient au-dessus des gorges emplies de brume. Ce paysage m’était familier. J’avais emprunté cette route quelques mois plus tôt pour rallier Lonnône. Le temps était presque le même, comme si cette folle course ne remontait qu’à hier : la douceur du printemps envahissait l’atmosphère et les fleurs turquoise des cerisiers venaient tout juste d’éclore. Il me fallut un moment pour réaliser que j’étais arrivé à Lonnône près d’un an auparavant.

Un an !

Une année entière passée à manigancer la chute de la Mancha. La peur et l’excitation des intrigues m’avaient laissé l’impression que tout cela s’était joué en un battement de cœur. Et pourtant, toute une vie semblait séparer le Lanig d’avant cette époque de celui que j’étais devenu. J’avais tellement vécu, tellement accompli en si peu de temps. Des choses impensables pour le gamin que j’avais été, des choses que, même maintenant, j’avais du mal à croire.

L’image des derniers instants de la Mancha s’imposa à moi. En un éclair, je revis la brutalité de sa mort et son corps désarticulé au pied de sa tour. J’en eus le cœur au bord des lèvres.

C’était nécessaire, Lanig ! Pour toi et pour l’Empire !

Oui, la Paix impériale exigeait ce genre de sacrifice. Mais cette pensée ne diminuait pas mon dégoût.

Tu es un Nécromancien, désormais. Alors, comporte-toi comme tel !

Tiraillé entre l’aversion pour ce que j’avais infligé à la Mancha et la honte de ne pas éprouver le même détachement que les autres immortels, je tentai d’invoquer l’image de Nealla. Au cours des semaines qui avaient suivi la conquête de Lonnône, c’était sa présence qui avait muselé l’âme de la défunte reine. Quand la voix de Jahina cherchait à s’imposer à moi, poser les yeux sur ma compagne réduisait ses sombres murmures au silence.

Mais cette magie mystérieuse n’agissait plus. Pire, songer à la jeune femme ne faisait qu’exacerber mon amertume quant à notre séparation et me plongeait dans une intense morosité. D’ici peu, des milliers de kilomètres se dresseraient entre nous, et qui pouvait savoir quand nous allions nous revoir ?

Est-ce que se sentir aussi attaché à une mortelle est digne d’un Nécromancien ?

Il ne fallut que quelques jours pour que la fatigue rattrape Adilith. Nous n’avions même pas parcouru la moitié du chemin entre Lonnône et Melshim qu’il peinait déjà à rester en selle. Bien sûr, il faisait tout pour le cacher, continuant à chevaucher en silence, sans se plaindre, comme si de rien n’était. Mais, voûté, il agrippait fébrilement les rênes et luttait pour garder les yeux ouverts. À plusieurs reprises, je crus qu’il allait défaillir et s’écrouler au sol. Cela m’obligeait à le surveiller constamment et à me tenir prêt à me jeter sur lui s’il basculait. Et chaque soir, quand je le sentais à bout de forces, je devais moi-même décréter qu’il fallait nous arrêter.

— Tu me ménages trop, s’était-il indigné quand j’avais insisté pour que nous dormions dans l’auberge d’un village aux abords d’un petit lac. L’après-midi a à peine commencé. On peut largement continuer deux ou trois heures.

Une part de son arrogance avait manifestement survécu à sa mésaventure de Lonnône. Après son échec, peut-être cherchait-il à se prouver qu’il n’était pas aussi diminué qu’il en avait l’air, et ce, en dépit du bon sens. Cette attitude aurait dû m’exaspérer, mais je ne la comprenais que trop bien. Combien de fois avais-je moi-même mis mon organisme d’infirme au supplice ? Combien de fois avais-je surestimé mes forces pour vainement essayer de me sentir plus libre ? Pour ne pas avoir l’impression d’être prisonnier d’un tas de chair trop lourd pour moi ?

— J’ai envie de voir le coucher de soleil sur ce lac.

— Nous n’avons pas le temps pour ce genre de frivolité.

— Pas le temps ? Pour moi, c’était vrai il y a quelques jours. Mais les choses sont enfin différentes, et j’aimerais en profiter un peu. Tu peux bien m’accorder ça, non ?

Il émit un grognement dédaigneux.

— Je suis sûr, repris-je, qu’au regard de tes centaines d’années de vie, cette petite pause ne fera pas une grande différence.

— Si ça peut te faire plaisir, lâcha-t-il finalement.

Ni lui ni moi n’étions dupes des stratagèmes dont j’usais pour le forcer à se reposer. Il protestait à chaque fois, mais finissait toujours par céder. Nous savions que c’était le prix à payer pour que son ego supporte tous ces arrêts prématurés.

Ce soir-là, nous dînâmes au bord du lac. L’aubergiste préparait un excellent agneau braisé au piment des îles d’Izma, accompagné d’ignames rissolées aux clous de girofle. Nous le dégustâmes en silence, les yeux rivés sur les lumières orangées qui se reflétaient sur l’eau ondoyant au rythme du vent. Pendant tout le repas, je cherchai à m’imprégner de cette vision, du goût de chacun des aliments, du calme de cette soirée. Je n’avais pas menti à Adilith : je désirais vraiment profiter d’un plaisir aussi simple que ce coucher de soleil. Au cours de toutes ces années passées à rechercher plus de vie, j’avais longtemps fantasmé les moments où je pourrais simplement apprécier l’existence, sans sentir mon précieux temps s’échapper à toute vitesse entre mes doigts. Néanmoins, ce que je ressentis ce soir-là fut loin d’être à la hauteur de ce que j’avais espéré. Une fois que le goût du repas eut quitté mon palais, et que j’eus admiré la lumière rasante du soleil quelques secondes, je me retrouvai confronté à une étrange sensation de vide. La satisfaction tant convoitée n’avait duré qu’un bref instant. Et je me sentais déjà las de ce paysage magnifique. Comme si j’étais incapable de véritablement en profiter.

Cela me laissa perplexe un long moment. Je ne parvenais pas à mettre le doigt sur ce qui se dressait entre moi et la plénitude que je poursuivais. Ma gorge se noua. J’avais tout donné et tout sacrifié pour pouvoir vivre ces instants avec sérénité, alors, pourquoi diable n’arrivais-je pas à les apprécier ? Était-ce l’absence de Nealla ? Non. Il me manquait autre chose. Pourtant, je n’avais jamais ressenti un tel vide entre les murs de Lonnône.

— Tu avais raison.

La voix d’Adilith m’arracha à mes pensées.

— Nous aurions dû prendre un bateau à Menfa.

Je ne sus quoi répondre. Je n’éprouvais aucune satisfaction à le voir finalement admettre sa faiblesse. Au contraire.

— J’ai été stupide, reprit-il, le regard rivé sur les lumières du lac. On pourrait croire que vivre des siècles vous rend plus sage, mais c’est faux. Ça ne fait que renforcer l’impression malsaine d’être tout-puissant.

S’était-il lui aussi perdu dans une spirale introspective ? Peu importait. Je n’étais pas prêt à entendre ses apitoiements. Malgré son échec à Lonnône, il gardait pour moi l’image d’un immortel froid et infaillible. Je ne me sentais pas capable d’affronter son humanité. Pas encore.

— Qu’est-ce qu’on fera quand on sera de retour à Arahm ? demandai-je pour changer de sujet.

— Ce qu’on fera ?

— Je veux dire : toi, qu’est-ce que tu feras ? Et moi, qu’est-ce qu’Harath attendra de moi ?

Il haussa les épaules.

— Nous reprendrons nos activités habituelles. Pour toi, ça ne sera pas très différent de ce que tu faisais avant de quitter le monastère.

Pas très différent ? Allais-je simplement revenir aux soins palliatifs ? Et… et rien d’autre ?

— Il y a un problème ? demanda-t-il en sentant mon trouble.

— Non, aucun, mentis-je pour écourter la discussion.

J’eus du mal à m’endormir ce soir-là. L’idée que je m’éloignais de Nealla pour retrouver le quotidien monotone du monastère m’irritait. Je vivais à nouveau dans un monde en paix depuis à peine quelques jours, et je semblais déjà en être las. Comme si je n’étais plus capable de supporter sa tranquillité, au point de regretter les angoisses et l’agitation de la guerre.

Et pour ne rien arranger, aux portes de mon esprit, l’âme de la Mancha se tenait prête à investir mes rêves et à me remettre face à la cruauté de mes actes. C’est sans doute pour la fuir que, quand le sommeil daigna enfin m’emporter, je ne résistai pas en me sentant glisser vers le palais de la Femme bleue. Depuis mon triomphe face à elle, j’essayais de me persuader qu’elle ne me faisait plus peur. Et puis, j’étais curieux de voir comment réagirait le Cristal à mon contact, maintenant que je possédais un corps de Nécromancien. Peut-être que ce changement m’aiderait à mieux naviguer dans ses méandres de connaissances.

Ainsi, je me retrouvai pour la millième fois devant la silhouette endormie de mon ennemie. Me drapant dans une assurance encore fragile, je forçai mes doigts à ne pas trembler en les approchant de la gemme sertie dans sa poitrine. La douleur familière me percuta avec autant de violence qu’à l’accoutumée. Peut-être même plus. Confus, je n’eus pas l’occasion de comprendre quel vague savoir j’avais réussi à extraire. Quand je repris mes esprits, une inflexible main bleue serrait déjà mon cou au point de ne m’accorder qu’un mince filet d’oxygène.

— Te revoilà… Je t’attendais, mon cher Lanig.

Son sourire carnassier faillit faire voler mon sang-froid en éclats, mais je parvins à lui adresser un regard de défi.

— Vraiment ? Tu n’avais pas mieux à faire, Lithara ?

Elle arqua un sourcil de surprise, avant de ricaner.

— C’est Adilith qui t’a révélé mon nom ? Il doit avoir une sacrée estime pour toi, lui qui est habituellement si méfiant avec les nouvelles recrues. Mais tout cela n’a guère d’importance. Ce qui en a, en revanche, c’est que tu t’es cru assez malin pour interférer avec les plans que j’avais pour Lonnône et pour la Mancha.

— Je suis navré.

— Ton insolence est divertissante, mais elle ne te sauvera pas.

Sans desserrer sa poigne, elle se pencha pour murmurer à mon oreille.

— Savoure ta petite victoire tant que tu peux, car tu vas bientôt réaliser à quel point elle était inutile. Très bientôt, tout sera en place et je détruirai Harath et ton Empire. Et comme tu as cru bon de t’opposer à moi, je vais faire en sorte que tu sois aux premières loges, au cœur de cette grandiose chute. Et tu perdras tout, Lanig. Tout ce pour quoi tu t’es battu. Tout ce qui est précieux à tes yeux. Je vais m’en assurer.

Mon sang s’était glacé à mesure qu’elle déclamait sa tirade. Les dents serrées, suffocant à moitié, je la toisai tout de même de mon regard noir.

— Si tu crois que tes menaces me font…

Elle plaqua son doigt contre mes lèvres.

— Et tu sais ce qu’il y a de plus beau dans cette histoire ? Non ? Eh bien, c’est que tu ne peux absolument rien faire pour m’en empêcher. Alors, je te conseille de ne pas te débattre inutilement et de profiter du spectacle.

Son sourire s’agrandit pour dévoiler ses dents tandis qu’elle intensifiait sa pression contre ma gorge. Je n’eus pas le temps de lui jeter à la figure une seule des insultes qui défilèrent dans mon esprit. Ma nuque se brisa avec un bruit effroyable et les ténèbres m’emportèrent.

Je me réveillai en sursaut et me débattis pour me libérer de mes draps imbibés de sueur. Comme de juste, mon cœur battait la chamade. Tout perdre ? Qu’entendait-elle par là ? Si elle prétendait détruire Harath et l’Empire, qu’espérait-elle me prendre de plus ? Mon immortalité ? Ou alors… Nealla ? Quoi d’autre ?

— Un mauvais rêve ?

Adilith était assis sur un fauteuil qui faisait face à la fenêtre de la chambre que nous partagions. Il observait la lune en sirotant une infusion. Sa nuit était manifestement aussi peu reposante que la mienne.

— Alors ? insista-t-il.

— Je… c’est… c’est juste l’âme de la Mancha. J’ai plus de mal à l’ignorer dans mon sommeil.

Il acquiesça lentement. S’était-il attendu à autre chose ? Et pourquoi lui avais-je menti ?

— Tu ne peux pas laisser ce que tu as dû faire à Lonnône te perturber, Lanig. Je t’avais prévenu : c’est la malédiction des Nécromanciens de devoir faire du mal à des gens bien pour assurer la Paix impériale. Et maintenant que tu es immortel, tu vas devoir accepter de te détacher du sort des mortels. Seul l’avenir du peuple dans son ensemble doit avoir de l’importance à tes yeux. Les individus ne peuvent plus compter, car chacun d’eux peut être sacrifié à tout moment pour le plus grand bien.

J’avoue n’avoir prêté que peu d’attention à ce discours. Mon esprit était encore accaparé par la Femme bleue.

— J’essaierai de m’en souvenir, répondis-je distraitement avant de regagner mes draps.

Pourquoi diable avais-je menti à Adilith ? De ce que j’en savais, personne ne connaissait la Femme bleue mieux que lui, et il la combattait depuis des siècles. Le bon sens aurait dû me pousser à lui rapporter ses nouvelles menaces, mais quelque chose me muselait sans que je comprenne bien quoi. Lithara avait-elle instillé en moi une peur si forte que je n’arrivais même pas à parler de cet incident ?

Non.

Si je n’ai rien dit… c’est parce qu’il n’y a rien à craindre. Elle cherche juste à me rendre paranoïaque pour se venger de Lonnône. Rien de plus.

L’Empire avait plus de cinq cents ans. C’était un roc impossible à briser. Comment croire que, même avec les pouvoirs du Cristal, elle puisse être capable de l’abattre ? Et moi avec ?

Des menaces creuses, pour jouer avec moi… une petite vengeance mesquine.

Alors, inutile d’en parler à Adilith.

Nous arrivâmes à Melshim quelques jours plus tard. Plus importante cité des Gorges après Lonnône, elle semblait n’avoir aucun point commun avec sa grande sœur. Là où la Cité des sept dieux était un écrin de hautes et élégantes flèches blanches, Melshim affichait une succession de bâtiments aux lignes simples, sans fantaisie, qui évoquaient plus un gigantesque fort militaire qu’une ville à la riche histoire. De fait, les Melshimites étaient connus pour leur austérité.

En passant le mur d’enceinte, je m’étais attendu à retrouver l’ambiance des cités récemment conquises : autorité, défiance et résignation. Mais, à ma grande surprise, la main de fer qu’appliquait l’Empire sur ses plus récentes possessions semblait beaucoup moins ferme qu’à Lonnône, ou même qu’à Sayn lorsque j’y étais passé. Ici, on croisait certes quelques soldats en uniforme cramoisi, mais, d’une façon inexplicable, ils paraissaient se fondre dans le paysage, comme s’il s’agissait d’une milice en poste ici depuis des siècles. Certains étaient d’ailleurs sans doute des gens du cru tout juste recrutés. Et les habitants avaient l’air de vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était. La peur ou les velléités de résistance qui avaient dû germer en eux s’étaient éteintes quand ils avaient compris que l’Empire n’était pas là pour les opprimer.

La magie de la Paix impériale…

Pourtant, ce qui me surprit le plus, ce fut de croiser en trois occasions des Porteurs d’âmes qui déambulaient dans les rues de la ville. Je n’en connaissais aucun, mais ils nous saluèrent avec déférence en apercevant nos manteaux noirs. En leur rendant leur geste, j’eus du mal à masquer mon étonnement. Croiser un Porteur d’âmes par hasard à Arahm était assez rare, alors que la cité possédait le plus grand monastère de la région. Ainsi, tomber sur trois manteaux gris en si peu de temps donnait l’impression que Melshim pullulait de membres d’Harath.

Adilith connaissait bien la ville. Il l’avait visitée clandestinement à de nombreuses reprises pour préparer sa conquête. Il nous guida donc sans hésitation vers le Château noir, là d’où régnaient, il y a peu, les rois et les reines de Melshim. De fait, le couple royal y siégeait toujours, mais il était désormais soumis au gouvernement provisoire imposé par l’Empire. Et ils avaient peu d’espoir de transmettre leurs titres à leurs descendants.

La bâtisse s’élevait sur un petit îlot délimité par trois gorges et s’avéra être une déception. Déjà, son nom me sembla quelque peu usurpé : les pierres étaient certes sombres, mais loin d’égaler le granit noir du Nec Estros qu’utilisait Harath pour ses monastères. Le « Château anthracite » aurait été plus juste. Et puis, bien qu’il y ait eu quelques efforts décoratifs, l’architecture me parut à peine plus inspirée que le reste de la ville. Une muraille, jalonnée de tours de guet rondes, qui ceignait un imposant donjon carré, rien de plus. Une forteresse purement fonctionnelle où peu de cas était fait du plaisir des yeux.

— Nous allons rester ici quelques jours, m’informa Adilith tandis que nous traversions un antique pont-levis.

Je hochai lentement la tête. Il n’avait pas ajouté « le temps que je sois de nouveau en forme pour voyager », mais nous nous étions compris.

Deux gardes en uniforme rouge nous saluèrent quand nous pénétrâmes dans la cour du château, et je compris pourquoi il était si facile de tomber sur un manteau gris dans cette ville. Il y avait plus de Porteurs d’âmes qui circulaient dans l’enceinte de cette forteresse que dans n’importe quel monastère que j’avais visité. Et les manteaux noirs n’étaient pas en reste. Je reconnus Eldra, que j’avais croisée à Arahm, qui était accompagnée d’au moins sept autres immortels.

— Qu’est-ce qu’ils fabriquent tous ici ? ne pus-je m’empêcher de souffler.

Adilith lâcha une moue désapprobatrice, mais ne prit pas la peine de me répondre. Il confia sa monture au premier soldat venu et se dirigea vers le donjon. Et moi, je lui emboîtai le pas précipitamment.

L’intérieur n’était pas en reste en matière de membres d’Harath, et dans cette marée de noir et de gris, j’aperçus Pharon, un des cinq conseillers du monastère d’Arahm. S’il se trouvait ici tandis que Cuméa était restée à Lonnône… combien de manteaux noirs pouvait-on encore croiser dans les Montagnes du Nord ?

Adilith alla à sa rencontre, mais je n’eus pas l’occasion de le suivre.

— Bon sang ! C’est bien toi, Lanig ?

En me retournant, je tombai nez à nez avec Carah et Lyham, les deux incorrigibles commères d’Arahm qui, là-bas, comptaient parmi mes rares amis. Sans crier gare, Carah me serra contre elle tandis que Lyham m’envoyait une bourrade amicale dans le dos. Le souffle coupé, je réalisai à quel point ces deux-là m’avaient manqué.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? lançai-je avec un large sourire.

— D’après toi ? rétorqua Lyham en attrapant un pan de mon manteau noir. Tu pensais être le seul à venir chercher la gloire dans le coin ?

— Alors vous vous êtes enfin décidés à tenter votre chance ? Mais vous restez inséparables, à ce que je vois.

Les deux ricanèrent de gêne face à mon air entendu.

— Oui, oui, on s’est décidés, continua Carah. C’est pas en restant cloîtrés à Arahm qu’on aurait trouvé un fait d’armes, tu t’en doutes. Et puis, c’est dans cette région que les choses se passent. On a peut-être loupé le coche de la conquête, mais il reste encore beaucoup à faire.

— Ne restons pas là ! s’exclama Lyham. Il y a une taverne en face du château. Tu nous raconteras tes exploits autour d’un verre.

La fameuse taverne se situait à deux pas de l’ancien pont-levis et était devenue le point de chute de tous les Porteurs d’âmes de la ville, ce qui n’avait pas l’air de déplaire au patron. La monnaie impériale qui tombait chaque jour dans sa poche avait dû endormir ses possibles élans patriotiques. Ce sympathique barbu à l’embonpoint avancé nous servit donc trois bières bien fraîches avec le sourire.

— Bon, commença Lyham, tu vas pouvoir nous dire exactement comment tu t’y es pris pour gagner ce manteau. Parce qu’on a entendu les rumeurs les plus folles ici.

— Certains disent même que tu aurais conquis Lonnône à toi tout seul, en exécutant la reine de tes propres mains.

Une grimace m’échappa. C’était exagéré, mais pas loin de la vérité.

— Eh bien, en fait…

Ma gorge se noua. Comment leur dire jusqu’où j’étais allé ? Comment me vanter du monstre que j’étais devenu devant ceux qui m’avaient connu encore innocent ? Ou du moins, avec encore quelques scrupules ?

— Que… qu’est-ce qu’on vous a dit ?

Les deux comparses échangèrent un coup d’œil surpris. Ils s’étaient sans doute attendus à ce que je partage mon histoire avec fierté, mais ils commençaient à comprendre que ce ne serait pas ce genre de récit.

Perdant un peu de son enthousiasme, Carah me fit la liste de tous les bruits qui avaient couru à mon sujet ces dernières semaines. Et moi, je me contentai de confirmer d’un hochement de tête ou de rectifier en quelques mots les inexactitudes ou les exagérations grossières. Lorsque nous eûmes terminé, je n’avais presque rien dit, mais ils avaient une bonne idée des extrémités auxquelles j’avais consenti pour obtenir l’immortalité. Ce qui jeta un froid sur notre joyeuse tablée. Pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne toucha à sa bière, et ils se retinrent clairement de se lancer des coups d’œil choqués. Qu’est-ce qui pouvait leur passer par la tête en cet instant ? Révisaient-ils leur jugement à mon égard ? Pensaient-ils que j’étais allé trop loin ? Ou bien craignaient-ils de devoir, eux aussi, en arriver là pour recevoir un manteau noir ?

— Et vous ? demandai-je pour changer de sujet. Vous disiez qu’il restait beaucoup à faire dans le coin ? Sur quoi vous travaillez ?

Leurs visages s’illuminèrent de nouveau et ils échangèrent un regard amusé. Peut-être ne me prenaient-ils pas totalement pour un monstre, en fin de compte…

— Rien d’aussi prestigieux que toi, j’en ai peur ! répondit Lyham en ricanant.

— On est sur un projet de réparation et de modernisation des systèmes d’évacuation des eaux usées. Certains ont été endommagés pendant les combats, et personne n’a pris le temps d’y remédier. On commence même à recenser des cas de dysenterie dans les quartiers pauvres.

Une initiative qui aurait plu à Ida.

— Pas aussi prestigieux, mais pas moins noble, affirmai-je sans la moindre ironie.

Je fixai le fond de mon verre quelques instants.

— Ça l’est sans doute même plus, ajoutai-je à mi-voix.

Carah chercha vite à me détourner de ma morosité.

— Si c’est le genre de trucs qui t’intéressent, les idées dans ce style ne manquent pas. La moitié des Porteurs d’âmes des Montagnes du Nord, du Tol Aruth et de Wenronnie ont beau avoir débarqué ici, on croule tous sous le boulot. Entre s’assurer de la stabilité politique de la région, effacer les stigmates de la guerre et moderniser les infrastructures… la magie d’un autre Nécromancien ne serait pas de trop.

Cette idée m’arracha un demi-sourire. La perspective que peignaient mes deux amis s’avérait bien plus alléchante que celle que me proposait Adilith. Pourquoi retournerais-je m’enterrer à Arahm alors que je pouvais être utile à consolider la Paix impériale ici ?

Ce constat ne fit que se renforcer au cours des jours suivants. Tandis qu’Adilith se reposait dans une chambre du Château noir, j’explorai la ville pour passer le temps, fourrant mon nez dans les activités d’une quinzaine de Porteurs d’âmes en quête de gloire. Certains virent d’un mauvais œil que je m’intéresse à eux, craignant sans doute qu’on les accuse d’avoir reçu une aide trop appuyée d’un Nécromancien, et qu’on leur refuse pour ça l’immortalité. Mais quand ils comprirent que je n’avais aucune intention d’intervenir dans leurs affaires, tous se montrèrent bien plus ouverts.

Ainsi, je visitai les chantiers de reconstruction des ponts détruits au cours des combats, je jetai un œil aux plans de modernisation du port fluvial construit sur les flancs de la gorge de Shimla, et j’assistai même à des négociations secrètes avec la puissante guilde des Banques-Marchandes afin qu’elle soutienne la Paix impériale. Et cette effervescence qui habitait la cité me galvanisa. Quand je déambulais au hasard dans les rues, observant la vie des habitants qui se reconstruisait après les affres de la guerre, je ne pouvais m’empêcher de songer à des moyens de rendre leur existence plus facile ou plus agréable. Ça me démangeait. Et je finis par m’en ouvrir à Adilith.

— La présence d’Harath est largement suffisante ici, rétorqua-t-il de façon péremptoire. Ta place, comme la mienne d’ailleurs, est à Arahm. Les Montagnes du Nord ont été suffisamment négligées.

— Oui, mais je serais bien plus…

— Tu as déjà obtenu ton fait d’armes, Lanig. Et j’ai besoin de quelqu’un de confiance avec moi.

Cette phrase me réduisit au silence. Il me flattait, mais cette marque d’estime me laissa tout de même un goût amer au fond de la gorge. Adilith usait-il d’un compliment hypocrite pour que j’accepte de le suivre sans discuter ? Car ces belles paroles ne me débarrassaient pas de l’impression d’être un pion entre ses mains, un pion qu’il plaçait où il le souhaitait.

Nous quittâmes donc Melshim dès qu’il fut plus en forme et je fis des adieux pleins de regrets à Carah et Lyham. La suite de notre voyage se déroula dans une ambiance à la morosité palpable. Je chevauchais en silence, perdu dans les méandres de mes frustrations, quand la route obliqua brusquement vers le nord pour suivre les contours sinueux de la gorge de Rima. Il n’y avait aucun réel moyen de la distinguer des innombrables crevasses qui déchiraient la région, et pourtant, de façon inexplicable, je la reconnus immédiatement. Et mon cœur se mit à battre la chamade.

— Nous allons passer par Dunir. Tu voudras sans doute t’arrêter pour rendre visite à ta famille.

Très piètrement, j’affichai un air faussement surpris, comme si j’avais oublié que je venais de cet endroit. Mais bien sûr, cela faisait déjà plusieurs jours que je ruminais la possibilité de revoir mes parents. À vrai dire, j’avais commencé à jouer avec cette idée aussitôt qu’Adilith avait décidé que nous chevaucherions jusqu’à Arahm.

— Ils seront heureux d’apprendre que tu as survécu, ajouta le Nécromancien en voyant que je ne répondais pas.

Heureux ? Oui, peut-être.

Mais ai-je envie de leur offrir cette satisfaction ?

Tous m’avaient déçu ou mésestimé, chacun à sa manière. Et qu’est-ce que je pourrais bien obtenir en les revoyant ? Satisfaire la petite part de moi qui espérait distinguer une lueur de fierté dans les yeux de mon père ? Celle qui voulait entrevoir la surprise dans le regard de Ru ? Ou celle qui désirait voir la honte se peindre sur le visage de ma mère ?

Des désirs indignes d’un Nécromancien.

Le lien qui m’unissait à ces gens s’était brisé quand je les avais quittés, et il était inutile de chercher à le renouer. Après tout, je devais me détacher du sort des mortels.

— Ce ne sera pas nécessaire, répondis-je finalement.

Adilith hocha la tête et n’ajouta rien. Dans son regard, je crus distinguer une certaine compréhension. Estimait-il que j’avais fait le bon choix ? Était-il fier que j’arrive à faire preuve d’un tel détachement ? Je me raccrochai à cette idée pour que ma résolution reste intacte. Sans elle, j’avais peur de finir par courir dans les jupes de ma mère comme un enfant.

Nous traversâmes donc Dunir d’une traite et j’eus l’impression de parcourir un rêve très ancien, à moitié oublié. Je connaissais les rues, les bâtiments, mais les souvenirs qui m’y rattachaient ressemblaient à ceux de quelqu’un d’autre. Cette sensation s’accentua lorsque nous passâmes devant le chemin qui menait à la ferme de mes parents. Malgré le détachement que je voulais afficher, je ne pus m’empêcher de le fixer. Ma famille était sans doute au bout de cette route, à quelques dizaines de mètres. M’auraient-ils seulement reconnu si j’avais décidé de la suivre ? Probablement pas. J’avais tellement changé. Mes membres avaient gagné en muscles et mon visage se couvrait d’une barbe qui s’épaississait de semaine en semaine. J’avais grandi, quitté l’adolescence. Je devais être méconnaissable.

Et ce ne sont que les changements physiques…

Tous les trois pensaient certainement que le gamin qu’ils avaient connu avait fini par mourir, ce qui était vrai, en un sens.

Inutile de leur faire croire le contraire.

Je me détournai du chemin et jetai mon regard vers l’avant.

Cette épreuve passée, le reste du voyage me parut moins pénible. Retrouver la route qui m’avait mené à Harath quelques années auparavant m’inspira un étrange sentiment de fierté. J’avais réussi à me défaire de mes craintes d’adolescent infirme et à devenir immortel. J’avais permis la conquête d’une cité entière, presque seul. La manière dont j’y étais parvenu avait beau être monstrueuse, comment ne pas en ressentir au moins une pointe d’orgueil ?

Pourtant, lorsque la silhouette blanche d’Arahm nous apparut enfin, mes doutes refirent surface. La revoir me rappela qu’Ida ne s’y trouvait plus. C’était elle qui m’avait appris à aimer cette ville, à en explorer les recoins et à la considérer comme mon foyer. Sans elle, rien n’y serait pareil. Mais était-ce une si mauvaise chose ? Qu’aurait pensé mon instructrice de celui que j’étais devenu ? Aurait-elle approuvé mes choix ? Mes actes ?

Non. Certainement pas.

J’avais ignoré toutes ses mises en garde sur les conséquences de mon rêve d’immortalité. Au fond, ce n’était peut-être pas plus mal qu’elle ne soit plus là pour voir le chemin parcouru par son apprenti.

Nos montures s’engagèrent avec lenteur sur la route du Promontoire, nous révélant la masse noire du monastère. Il n’avait pas changé d’un pouce et ma chambre était dans le même état que celui dans lequel je l’avais laissée. En quittant Adilith pour m’y réfugier, je ne ressentis pas l’onde de soulagement que j’espérais y trouver. Après ces longues semaines de voyage et ces mois de guerre, retrouver ce petit espace familier aurait dû ôter un poids de mes épaules, mais il n’en fut rien.

Je jetai mes affaires à même le sol en soupirant et m’assis au bord du lit. Pendant un moment, je fixai mon bureau. Mes carnets de recherche et les outils de gravure que je n’avais pas emportés étaient rangés exactement comme un an plus tôt. Serais-je encore capable de passer mon temps à bricoler des enchantements entre deux patients ? J’avais du mal à m’imaginer revenir à cette vie.

Je me laissai tomber sur les draps tandis que la fatigue me gagnait. J’étais si moulu que mes paupières refusaient de rester ouvertes. Machinalement, presque sans y penser, je commençai à murmurer le sortilège qui me permettait de visiter les rêves, projetant mon esprit vers Nealla. Je n’avais pas cherché à investir ses songes depuis que nous nous étions séparés. Ce n’était pas une magie anodine, et je ne voulais pas m’imposer à elle dans ses moments les plus intimes. Mais notre lien de sang demeurait, et je me sentais tellement perdu que lui parler me semblait la seule chose à faire pour y voir plus clair.

Il ne se passa rien. C’était comme si je jetais mon sortilège dans le vide et qu’il ne trouvait pas à quoi se raccrocher. Je réessayai une deuxième fois, puis une troisième. J’avais beau bander ma volonté et mobiliser toute l’énergie magique en moi, le résultat restait le même. Pourtant, à travers notre lien de sang, je sentais la présence de Nealla, au loin. Mais il fallait me rendre à l’évidence : projeter mon esprit sur des centaines de kilomètres jusqu’à Lonnône demandait une puissance que j’étais loin de posséder.

Je serrai les dents et jurai intérieurement. Cette déconvenue me rendit l’absence de ma compagne douloureusement palpable et me plongea dans un abîme de solitude. Malgré la fatigue, mon sommeil fut déplorable.

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Le Jeu des Traîtres

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