Prologue
Le silence des morts
Dans les ruines éventrées d’un ancien hospice, des milliers de lits se succédaient, à l’infini. Et sur chacun d’eux, aussi loin que portait son regard, Lanig voyait un cadavre.
Sous un ciel couleur sang, il déambulait parmi les ombres de cette galerie où la mort s’exposait sans pudeur, dans tous les aspects qu’elle savait prendre : ossements desséchés, carcasses décharnées à la peau parcheminée, ou simples monticules de poussière à la forme vaguement humaine. Lanig les regardait un à un, s’attendant à percevoir les voix de ces âmes défuntes, mais il régnait en ces lieux un silence total. Un silence qui instillait en lui un profond malaise.
— Ne me laissez pas seul, murmura-t-il.
Une silhouette se dessina au loin. Elle lui tournait le dos tandis que le vent glacé agitait ses longs cheveux roux. Lanig accéléra le pas, se mit à courir. Les lits défilèrent, mais malgré ses efforts, la jeune femme demeurait lointaine, inaccessible.
Cela parut durer une éternité. Puis, comme si elle comprenait enfin qu’il ne renoncerait pas, elle se retrouva brusquement là, devant lui. Il s’arrêta net. Elle planta ses yeux bleus dans les siens. Ses lèvres remuèrent doucement, sans briser le silence.
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire, Nealla ?
Avec un sourire triste, elle désigna du menton un point derrière lui. Lanig y découvrit une longue psyché flottant au-dessus du sol. Mais le reflet de son visage y était méconnaissable. C’était celui d’un vieillard, un amas de traits ridés encadrés de cheveux grisâtres et clairsemés. Il effleura ses joues creusées, puis se détourna, la poitrine lourde.
Nealla affichait maintenant, elle aussi, un corps vieilli, battu par les années. Elle serra la main noueuse de Lanig dans la sienne. Il voulut caresser son visage, mais la chair se déroba sous ses doigts et tomba en poussière. Il ne put saisir qu’un crâne d’un gris terne, qui se brisa sans un bruit.
Les restes de la disparue, particules noirâtres flottant lentement dans l’air, s’enflammèrent soudain en flammèches verdâtres d’une lueur intense. Elles s’élevèrent vers le ciel de sang et Lanig tendit des mains désespérées pour tenter d’en retenir certaines, mais ses efforts restèrent vains. Toutes glissèrent entre ses doigts, le laissant finalement seul dans le silence des ruines.
Lanig souleva laborieusement les paupières, chassant les dernières brumes du rêve. Sa modeste cahute était plongée dans un silence qui faisait douloureusement écho à celui des songes qui le tourmentaient.
Avec un grognement de douleur, il se redressa sur le large sac de paille qui lui servait de couche. Son dos l’élançait depuis plusieurs jours, et il voulait se persuader que ce n’était que la conséquence de son sommeil agité. Mais, au fond de lui, il savait que le temps et la vieillesse commençaient à le rattraper. La fatigue et la lassitude qui imprégnaient chaque fibre de son corps laissaient peu de place au doute.
Mes âmes s’épuisent.
Les années d’errance et de solitude avaient considérablement affaibli leur pouvoir. La barrière rassurante qu’elles érigeaient entre lui et le néant n’était plus qu’un voile fragile.
Et la mort frappe à ma porte, de nouveau.
Une décharge d’adrénaline déferla dans sa poitrine. Après deux siècles d’existence, on aurait pu croire qu’il s’était fait à l’idée d’un jour disparaître, mais il n’en était rien. Son désir de vie restait parfaitement intact.
Mon désir de vie ? Ou juste la peur de la perdre ?
Quelle différence ? Il ne pouvait se résoudre à ce que son âme, et toutes celles qu’il avait recueillies, cessent d’exister. Pas après tout ce qu’il avait sacrifié pour obtenir cette si précieuse existence. Une fois de plus, il devait faire ce qui s’imposait pour survivre.
Davantage de magie. Davantage de vie. Il n’y a pas d’autre moyen.
La peur referma à nouveau ses griffes glacées sur ses entrailles. La magie n’était plus aussi facile à acquérir que du temps de l’Empire.
Il quitta brusquement sa couche. Il fallait agir. Il repoussait cet instant depuis trop d’années, caché loin de tout, trop lâche pour affronter ce qui l’attendait à l’extérieur. À voix basse, il invoqua quelques mots de magie. Deux lampes s’allumèrent timidement, éclairant l’unique pièce qui constituait son misérable refuge. Un picotement parcourut ses yeux et le bout de ses doigts, accompagné d’un vertige qui manqua de lui faire perdre l’équilibre. Il jura intérieurement en se rattrapant au dossier de la chaise qui l’accueillait à chacun de ses repas.
Même le sortilège le plus élémentaire est presque hors de portée.
Il eut une moue amère en songeant à la puissance qu’il détenait jadis. Avant qu’il ne soit forcé de vivre en ermite. Avant la chute de l’Empire. Avant l’avènement du Culte.
Il croisa son propre regard dans le miroir accroché de guingois sur un mur de terre séchée. Perdus entre sa chevelure hirsute et sa barbe broussailleuse, ses yeux dévoilaient toujours sa nature de Nécromancien. Des yeux aux iris totalement noirs, qui ne reflétaient aucune lumière. Un regard de ténèbres qui le condamnait à vivre en marge du monde. Et autour de ce regard, le visage d’un homme qui ne paraissait pas dépasser la trentaine. Pourtant, quelque chose sur ses traits suggérait que l’usure le rattrapait. Peut-être était-ce l’éclat de sa peau, ou bien les rides au coin de ses paupières. Il n’y avait aucun doute : l’immortalité le quittait.
Il passa le bout de ses doigts sur ses joues. Le récit des Nécromanciens qui avaient épuisé toute l’énergie de leurs âmes le hantait depuis longtemps. Devenir un vieillard en quelques semaines, puis mourir seul dans cette cahute. Voilà ce qui alimentait ses cauchemars les plus sombres. Ça, et le silence.
— Sous l’Empire, souffla-t-il avec aigreur, nous étions respectés. Les gens se battaient pour nous confier leurs âmes.
Oui, mais l’Empire n’existe plus. Et j’ai déjà perdu bien trop de temps.
Lanig fouilla rapidement parmi les livres écornés qui gisaient à côté de son lit. De l’un d’eux, il extirpa un morceau de papier froissé qu’il lissa sur sa petite table. Des traits fins à l’encre noire y dessinaient une carte des alentours, le nord-est du Nec Estros. Trois points y étaient grossièrement griffonnés à l’encre rouge.
Den Athu, Vianath et Gilrann.
Trois sanctuaires. Les seuls lieux de la région où il pouvait raviver ses âmes, retrouver sa magie et repousser son vieillissement.
Trois villes contrôlées par le Culte.
La peur s’insinua à nouveau en lui.
La mort m’attend ici, mais elle m’attend tout autant là-bas.
Une mort brutale. Le récit des tortures que les prêtres réservaient à ceux qu’ils qualifiaient de « voleurs d’âmes » retournait l’estomac des plus endurcis.
J’aurais dû rejoindre un sanctuaire dès que ma magie a commencé à décliner. Quand elle pouvait encore m’être utile !
Quel idiot il avait été ! Fébrile, il se prit la tête entre les mains et ferma les yeux, essayant d’oublier sa situation désastreuse. Au prix d’un considérable effort de volonté, il parvint à calmer les battements de son cœur. Il focalisa alors toute son attention sur sa respiration, forçant ses pensées à s’éteindre une à une. Son esprit se relâcha, se mit à dériver. Il le projeta vers les nombreuses âmes qu’il avait recueillies au cours des décennies. Elles étaient toujours présentes, mêlées profondément à sa chair, et à lui-même. Mais leurs voix familières, seul remède à sa solitude, demeuraient absentes. Ces dernières années, elles s’étaient lentement affaiblies, devenant un murmure à peine audible, puis un silence impitoyable.
Pourtant, elles veulent me faire comprendre quelque chose.
C’était une sensation inexplicable. Un message éthéré porté par toutes ces âmes muselées par le manque de magie.
Je ne peux pas vous abandonner au néant. Ni vous ni moi. C’est sans doute ça que vous cherchez à me dire.
Lanig rouvrit les yeux et se força à étudier les trois points rouges sur la carte. Les sanctuaires de Vianath et Gilrann étaient les plus puissants, tandis que celui de Den Athu ne représentait déjà qu’une source de magie mineure à l’époque de l’Empire. Avec les années, il s’était certainement encore appauvri.
Mais c’est le seul que le Culte ne connaisse pas. Caché dans les ruines de la citadelle. Une citadelle que les prêtres ne surveillent pas.
Il soupira. Ses informations remontaient à plusieurs années. Le Culte avait pu découvrir ce sanctuaire, par hasard ou en mettant la main sur des archives de l’Empire. Ou il pouvait simplement ne plus receler assez de magie pour raviver toutes ses âmes.
Ça reste le moins risqué des trois.
Décidé, il se leva et commença à préparer son départ. Il tailla sa barbe pour atténuer son apparence de vagabond, rassembla quelques provisions dans une besace, remplit sa gourde, utilisa le reste de l’eau du tonnelet pour de rapides ablutions et enfila finalement sa tunique la plus présentable. Puis, il s’agenouilla et souleva le tapis poussiéreux qui couvrait le sol de la cahute. De manière presque cérémonieuse, il plaqua sa main contre l’une des lattes du plancher. Après une brève inspiration, il fit de nouveau appel aux mots de magie : de longues syllabes aux accents mystérieux qu’il proférait en un flot continu, comme une vapeur diffuse s’écoulant de ses lèvres.
Lorsque la formule fut complète, l’enchantement dissimulé dans le bois se révéla soudain. Un cercle de lumière bleue, rempli de symboles et de figures occultes, brilla quelques instants, puis s’estompa brusquement.
Lanig grogna, luttant contre la faiblesse que lui imposait la magie. Lorsqu’il reprit ses esprits, il souleva la latte qui n’était désormais plus solidaire des autres. Elle laissa apparaître plusieurs carnets et journaux, ainsi qu’une longue épée dans un fourreau de cuir noir. Il s’empara de l’arme et la dégaina à moitié. Pensivement, il observa son reflet dans l’acier sombre gravé de glyphes magiques.
Si quelqu’un voit cette lame, je suis mort.
Son bon sens lui hurlait de l’abandonner là, mais de toutes ses maigres possessions, cette épée était la seule chose à laquelle il tenait vraiment. Il la rengaina et la passa à sa ceinture. Puis son regard tomba sur ses journaux.
Je n’ai besoin de rien d’autre.
Cette pensée manquait cruellement de conviction. La plupart de ces journaux étaient remplis de notes sur la magie. Mais trois demeuraient vierges. Il les avait gardés pour une raison bien précise, pour une idée avec laquelle il jouait depuis longtemps.
— C’est un caprice, Lanig. Laisse-les ici et va-t’en.
Sa propre voix n’était pas plus convaincante. Maudissant sa stupidité, il fourra les journaux dans sa besace.
Dehors, la lumière de l’aube étirait les ombres des ruines alentour. Ç’avait dû être un village modeste par le passé. Peut-être une centaine d’habitants. Mais il n’en restait plus qu’une succession de carcasses de pierres et de terre séchée. Le climat aride du Nec Estros n’avait pas été tendre. Parmi toutes les cahutes, seule celle qu’occupait Lanig demeurait habitable. Pourtant, en la quittant, il ne jeta nul regard en arrière. Ce refuge l’avait protégé des années durant, sans qu’il lui accorde pour autant la moindre valeur sentimentale. Il ne connaissait même pas le nom qu’avait autrefois porté ce village.
Il traversa à pas vifs les rues envahies de sable rouge. Trois piliers de granit noir, brisés, marquaient la limite de la petite cité. Ils étaient fendus à leur base, mais le climat n’y était pour rien. C’était une œuvre humaine, tout comme les coups de burin qui défiguraient chaque côté de ces œuvres hexagonales. On avait veillé à ce qu’aucune trace de glyphes magiques n’y subsiste.
Les imbéciles.
Les Nécromanciens avaient bâti ces enchantements pour faciliter l’extraction d’eau. L’existence même du village reposait sur ces piliers. Mais depuis l’arrivée du Culte, la magie ne trouvait plus grâce aux yeux du peuple.
Lanig embrassa du regard les dunes cramoisies du Grand Erg, qui offraient un contraste saisissant avec le blanc aveuglant du ciel, avant de prendre la direction du sanctuaire de Den Athu, à l’est.
Il marcha toute la journée, ne s’accordant de brèves pauses que pour boire une gorgée d’eau ou mâchonner un morceau de viande séchée. Avec une régularité presque inhumaine, il mettait un pied devant l’autre, avançant droit vers le soleil, puis avec l’astre dans son dos. L’air brûlant ne semblait pas avoir de prise sur lui, et il transpirait à peine.
Lorsque le crépuscule envahit le ciel, Lanig se réfugia dans les replis d’une formation de granit noir qui émergeait du sol, telle une épée plantée dans le sable. Dans l’ombre de la roche, il se laissa finalement rattraper par la fatigue et s’écroula à terre. Son corps de Nécromancien restait robuste, mais gardait ses limites.
Après avoir bu quelques gorgées d’eau, il posa la main sur la pierre. Immédiatement, il ressentit comme un écho, une pulsation.
Quoi que fasse le Culte, ils n’arriveront jamais à faire totalement disparaître la magie de cet endroit.
Le Nec Estros était la province de l’Empire où la magie était la plus vivace. Elle imprégnait chaque créature, chaque plante, et même les roches du désert. Aucun clergé ni aucun dogme ne pouvaient changer ça.
Lanig lança un sortilège. L’énergie de cette pierre était ténue, mais suffisante pour l’aider à allumer un feu sans s’épuiser. Une sphère enflammée se matérialisa, flottant au-dessus du sol. Ici, la nuit était aussi glaciale que le jour était torride. Il soupira longuement et s’adossa lourdement à la paroi rocheuse.
Contemplant la danse des flammes, il laissa ses pensées vagabonder vers d’autres temps et d’autres lieux : les Terres Craquelées où il était né, les froides Montagnes du Nord où il avait vécu la plus grande partie de son adolescence, les cités d’Arahm et de Lonnône. Ses souvenirs le projetèrent à l’époque où les Nécromanciens formaient une caste respectable et respectée.
Un passé perdu à jamais.
Une silhouette se dessina devant lui, de l’autre côté des flammes, comme un spectre échappé d’un rêve. Ses cheveux flamboyants flottaient dans la brise nocturne, leur danse se confondant avec celle du brasier.
Nealla.
— Tu vas enfin me dire ce que vous cherchez à me faire comprendre ?
Un sourire triste pour toute réponse, une fois de plus. Puis la silhouette s’évanouit, dévorée par les flammes. Lanig tenta à nouveau de projeter son esprit vers ses âmes, mais ne rencontra que le silence et un infini sentiment d’abandon.
Son regard tomba sur sa besace. Trois journaux vierges, largement suffisants pour l’aider à replonger dans l’époque où il n’avait pas encore tout perdu. Après tout, si ses âmes s’obstinaient à rester muettes, pourquoi ne pas raviver ses vieux souvenirs ? C’était un moyen comme un autre de combattre la solitude.
Et il faut bien que quelqu’un dénonce les mensonges du Culte. Que quelqu’un montre qui nous étions vraiment.
Un prétexte commode. Il ne voulait pas admettre qu’il se réfugiait dans son passé glorieux pour mieux fuir un présent misérable. Alors, il s’empara du premier journal et d’une mine de plomb, puis commença lentement à écrire.
Je suis né dans un Empire au sommet de sa gloire. Je l’ai aidé à s’étendre. J’ai été malgré moi un pion entre les mains de ceux qui voulaient l’abattre. J’ai été témoin de ses derniers jours et du chaos qui lui a succédé. J’ai vu la paix que les Nécromanciens avaient mis des siècles à bâtir partir en lambeaux alors que les mensonges du Culte faisaient de nous des parias. Durant deux cents ans, j’ai observé la marche du monde. À tous ceux qui veulent savoir qui étaient les Nécromanciens, à ceux qui souhaitent connaître la vraie nature de la magie, je vous offre mon histoire.
