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Tome I · Chapitre 1La peau salée

Chapitre 1

La peau salée

— Il est encore en vie ?

Je reprenais tout juste conscience, mais je reconnus sans peine la voix de mon père, avec son timbre rauque et son accent shadien qui lui donnait l’air de marmonner à moitié. Dans son ton, nul soulagement, juste de la surprise. Plus les années passaient et plus ma survie semblait l’étonner.

— Ma lignée ne disparaîtra donc pas aujourd’hui. Mais avec lui, ça pourrait tout aussi bien arriver demain.

De l’amertume. Comment lui en vouloir ? J’étais moi-même le premier stupéfait d’être encore de ce monde.

J’essayai de soulever les paupières, mais elles paraissaient infiniment lourdes. Un poids me broyait la poitrine, rendant chaque inspiration douloureuse. Mais, au moins, je respirais. Avant de perdre connaissance, j’avais sincèrement cru que, cette fois, j’avais rendu mon dernier souffle.

Une faible toux me secoua. Mon frêle organisme tentait de dégager mes voies obstruées, mais c’était peine perdue. Une main charitable entreprit de masser mes côtes, ce qui libéra un peu mes bronches et m’aida à prendre une véritable inspiration. Au prix d’un effort de volonté, je parvins enfin à entrouvrir les yeux.

— Mère ? croassai-je faiblement.

— Non. Ce n’est que moi.

Ma tante Ru. Elle s’exprimait en durien, le dialecte des cités des Gorges. Contrairement à son frère, elle avait refusé d’apprendre la langue impériale après la conquête des Terres shadiennes. Une guerre qui lui avait coûté son bras et son œil droits, la condamnant à porter un bandeau qui donnait à son visage un air sinistre. Comme je respirais mieux, elle se rassit dans son fauteuil. Je pris sa suite et commençai à me masser la poitrine en me contorsionnant, espérant retrouver un souffle normal.

C’était ma seconde crise ce mois-ci. Elles devenaient de plus en plus fréquentes. Chaque fois, j’avais l’impression de me noyer et je suffoquais jusqu’à perdre connaissance. Puis, je me réveillais encore plus diminué que la fois précédente, songeant que la prochaine serait sans doute la dernière.

Je passai ma langue sur mes lèvres. La sueur qui me couvrait le corps avait un puissant goût de sel. Il se répandit sur mon palais, me laissant une sensation désagréable au fond de la gorge. « Malheur à l’enfant qui a la peau salée », affirmaient les guérisseurs. Et par malheur, ils entendaient une mort prématurée. Une sinistre promesse avec laquelle je vivais chaque jour. C’était un miracle que j’aie survécu quatorze ans.

À côté de moi, Ru raccommodait une chemise en se servant habilement de son unique main. J’aurais dû me réjouir qu’un membre de ma famille veille sur moi et remercier ma tante de s’inquiéter sans cesse de ma survie. Mais je ne ressentais que de l’amertume. Jamais ma mère ne venait me voir quand je frôlais la mort. Et mon père ne montrait aucun soulagement à me savoir vivant.

— On dirait qu’il est impatient que j’y passe, croassai-je.

Ru ne leva pas les yeux de son ouvrage.

— Il n’est pas impatient, marmonna-t-elle. Il est juste frustré que son unique fils ne puisse pas vivre assez longtemps pour transmettre son nom et son héritage.

— Tu me l’as déjà dit, mais je ne comprends pas comment ça peut être si important pour lui. Toi, tu n’as pas d’enfants, et tu n’es pas aussi contrariée.

Elle balaya cette remarque comme si elle chassait une mouche qui l’exaspérait.

— Moi, je suis restée une Shadienne, une vraie. Lui, il a décidé de se soumettre totalement à l’Empire. Il avait commencé à adopter vos coutumes bien avant que votre armée n’ait conquis la région. C’est pour ça qu’il a épousé ta mère et qu’il ne parle plus que votre langue épouvantable. Il a même renié nos dieux et préfère vénérer votre Figure blanche.

— La Figure blanche n’est pas une déesse.

— Peu importe.

— Quel rapport avec la manière dont il me traite ?

— L’héritage. La pérennité du sang, de la famille. Tout ça est très ancré dans votre culture. Avec ta sœur qui gardera le nom de ta mère, et Leysa qui ne peut plus porter d’autres enfants… tu brises son rêve de faire vivre sa lignée à travers le temps.

— Je suis navré de mettre à mal ses précieuses ambitions, ironisai-je avec acidité.

— Tu n’y es pour rien.

— Il n’a pas l’air de s’en rendre compte.

Ru m’adressa un haussement d’épaules impuissant pour toute réponse.

Il me fallut encore une heure pour trouver la force de me lever. En me dressant sur mes jambes malingres, je fus pris de tremblements. Je me rattrapai de justesse au cadre du lit. Mon corps était si frêle qu’il peinait à supporter son propre poids. Lorsque je pus aligner trois pas sans m’écrouler, je me dirigeai vers la porte de la petite chambre.

— Où vas-tu ?

— Prendre l’air.

— Sois prudent.

J’acquiesçai vaguement et quittai la pièce.

Mes parents étaient fermiers, comme leurs parents avant eux. La famille de mon père avait toujours habité les Terres shadiennes et ma mère, elle, venait des Montagnes du Nord, une région intégrée à l’Empire depuis trois siècles. Dernière-née d’une fratrie de six enfants, jamais elle n’aurait pu hériter d’une parcelle digne de ce nom. Alors, à l’annonce que l’Empire offrait des terres à quiconque irait s’installer en pays nouvellement conquis afin de mélanger les populations, elle avait tenté sa chance. Elle avait rencontré mon père et tous deux avaient obtenu des champs proches d’une bourgade que l’Empire érigeait à l’extrême sud de la région. La ferme qu’ils avaient bâtie était spacieuse, faite du granit bleu typique des Gorges, mais bénéficiait aussi de la modernité de l’architecture impériale. Ils l’avaient voulue suffisamment grande pour accueillir le clan qu’ils espéraient fonder. Mais au bout du compte, nous n’y vivions qu’à cinq : mes parents, ma tante, ma jeune sœur et moi-même. Ainsi, la maison paraissait toujours trop vide.

Je descendis l’escalier qui menait à la salle à manger. Ma mère aidait ma sœur Ellen, assise sur ses genoux, à terminer son gruau du déjeuner. Bien que sa prime jeunesse soit passée, et malgré les difficultés du travail agricole, Leysa Edar avait gardé un visage aux traits fins et au sourire envoûtant, encadré de longues boucles noires, typiques des Montagnes du Nord. Avec tendresse, elle glissait la cuillère dans la bouche de la petite Ellen tout en lui caressant les cheveux.

Je n’arrivais pas à m’empêcher d’éprouver de la jalousie envers ma sœur et l’attention qu’elle recevait. De manière puérile, je me plantai devant ma mère.

— Je vais mieux.

Aucune réaction, comme je m’y attendais. Pas un regard vers moi, ni même un tressaillement. Son sourire intact, elle continua à nourrir Ellen comme si je n’étais pas là. Je serrai les poings. J’aurais voulu faire voler le bol de gruau, la saisir par les épaules et la forcer à reconnaître mon existence. Mais à quoi bon ? Cela faisait au moins trois ans qu’elle ne m’adressait plus la parole. Trois ans que je me sentais comme un fantôme, invisible à ses yeux. Pourtant, avant ça, j’avais eu droit à la même tendresse qu’Ellen, cette douceur qui m’aidait si souvent à trouver l’air dont je manquais. Mais tout avait brusquement changé. Ma mère était devenue froide et distante. J’avais tout essayé pour la faire réagir, les cris, les larmes, mais elle était restée impassible. J’avais fini par comprendre qu’aucune supplique, aucun éclat de rage ne ferait revenir la mère qui m’avait aimé.

Je quittai la salle à manger et me retrouvai sur le perron de la ferme, face aux champs. Sous le soleil du plein été, les blés brillaient comme une mer d’or, ondulant en douces vagues à mesure que le vent soufflait. Au milieu de cet océan doré se trouvait mon père, Salig Tharse. Un homme solide, tout le contraire de son fils. La sueur faisait luire les muscles de son torse et de ses bras nus. Méthodiquement, il fauchait les épis avec l’efficacité que lui conféraient de longues années de pratique. Son visage, moucheté de taches de rousseur typiques des Shadiens, affichait l’air de concentration d’un homme que rien ne peut détourner de son travail. Au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer. Lui et ma mère devaient nourrir une fillette ainsi que deux infirmes en exploitant une parcelle bien trop grande pour leurs quatre bras. Pourtant, mon père ne perdait jamais courage et ne se plaignait jamais, abattant une quantité de travail qui forçait le respect. Je brûlais de courir vers lui pour l’aider. J’aurais voulu lui montrer qu’il n’avait pas nourri une bouche inutile pendant toutes ces années. Peut-être alors pourrais-je apercevoir une lueur de fierté dans son regard. Mais mes bras chétifs seraient épuisés après deux coups de faux, si par miracle j’arrivais à la soulever. Ma respiration deviendrait sifflante, et je verrais à nouveau la déception et le mépris dans ses yeux.

Je pris le chemin qui quittait la ferme. Il rejoignait une route pavée qui serpentait entre les champs, failles, ravins et autres gorges formant les reliefs de la région. C’était une belle route, suffisamment large pour laisser passer trois attelages de front. Un tel ouvrage semblait superflu pour rallier un village frontalier aussi modeste que Dunir, mais personne n’ignorait que l’Empire avait l’ambition de s’étendre au-delà des Terres shadiennes. Le moment venu, ces pavés accéléreraient l’avancée des troupes impériales, puis les mouvements de populations et de marchandises. Mais pour l’instant, ils n’accueillaient que les pas fragiles d’un infirme.

Bien sûr, je faisais montre de la plus grande imprudence en me lançant dans le périple vers Dunir si peu de temps après une crise. Pourtant, en moi palpitait l’envie de défier la maladie. Après tout, s’il m’avait fallu attendre d’être en bonne forme pour entreprendre quoi que ce soit, je serais mort sans n’avoir jamais rien vécu.

Alors, je marchais seul, maudissant mon corps, ce tas de chair inutile, infichu d’abriter mon âme plus de vingt pauvres années. J’avais à peine quitté la ferme que la fatigue s’emparait déjà de mes muscles. Chaque respiration me demandait un effort, et je devais m’arrêter régulièrement pour reprendre mon souffle. Pour ne rien arranger, une vive sensation de brûlure me déchirait les intestins. Je n’avais presque rien avalé aujourd’hui, mais le peu de nourriture au fond de mon estomac trouvait le moyen de me faire souffrir. Cette faiblesse de mes boyaux m’empêchait de prendre du poids, me condamnant à une vie de constante fatigue où le moindre repas se transformait en torture.

Dunir se trouvait non loin de la ferme : un adulte pressé pouvait l’atteindre en une quinzaine de minutes. Pour moi, la traversée durait presque une heure. Mais cela ne me décourageait pas. Dunir était la seule part du vaste monde qui me soit accessible, et je comptais bien en profiter avant qu’il ne soit trop tard.

Tout comme la ferme de mes parents, les édifices du village étaient construits dans le granit bleu qui abondait dans la région, et tous les toits étaient couverts de tuiles d’argile violacée, typiques des Terres Craquelées. Mais la ressemblance avec les autres bourgades shadiennes s’arrêtait là. La forme des bâtiments ainsi que le tracé des rues révélaient une conception impériale. Par certains aspects, avec ses allées bien droites et ses habitations presque toutes identiques, Dunir évoquait plus un camp militaire qu’un village. Pourtant, il était principalement peuplé de gens ordinaires, aussi bien shadiens qu’originaires des différentes provinces de l’Empire. Les premiers avaient été attirés dans ce lieu reculé par les maisons que proposaient gratuitement les colonisateurs. Les Impériaux, eux, appartenaient pour la plupart aux familles des soldats postés ici en garnison. La cohabitation se faisait la plupart du temps sans violence, mais n’était pas exempte de tensions.

Comme chaque fois que je traversais le village, je surpris quelques regards hostiles. Certains vieux Shadiens ne pouvaient retenir un air de dégoût en me croisant. Plus jeune, j’avais cru devoir leurs réactions à ma maigreur et à mon infirmité, mais j’avais fini par comprendre que c’était mon ascendance qu’ils désapprouvaient. Ma mère était une Insare des Montagnes du Nord, comme en témoignaient mes cheveux d’un noir intense. Mon père, lui, m’avait légué ses taches de rousseur, ainsi qu’un teint hâlé. Et certains Shadiens n’approuvaient pas le métissage encouragé par la doctrine impériale. Mais j’avais appris à les ignorer. Les soldats en poste à Dunir n’auraient de toute manière pas laissé qui que ce soit s’en prendre à moi.

Fort-Dunir occupait l’extrême sud de la bourgade. Cette place forte protégeait l’accès au pont enjambant la gorge de Rima, au bord de laquelle était construit le village, et marquait la frontière entre le territoire conquis par l’Empire et le reste des Terres Craquelées. Le fort abritait en permanence un contingent chargé d’empêcher toute tentative d’invasion. Depuis que Shada et ses dépendances étaient tombées sous la coupe de l’Empire, les autres cités des Gorges se savaient menacées à plus ou moins court terme, et elles ne cachaient pas leurs intentions belliqueuses. Melshim, Durhi et Lonnône avaient chacune envoyé des bataillons pour essayer de détruire les avant-postes impériaux. La plupart de leurs tentatives s’étaient soldées par de cuisants échecs.

Lorsque j’arrivai devant la herse, plusieurs soldats me saluèrent d’un signe de tête. Ils endossaient tous une armure de cuir cramoisie et un masque doré dissimulait leur visage. Cet uniforme restait le même dans tout le vaste Empire, quelles que soient la région ou l’ethnie de son porteur. C’était un symbole d’union supposé gommer les différences et terroriser l’ennemi. Je rendais régulièrement visite au fort, si bien que la plupart des soldats me connaissaient. Ils me traitaient tous avec bienveillance, comme s’ils partageaient avec moi une partie de leur camaraderie. Sans doute avaient-ils de la compassion pour le petit métis infirme qui traînait si souvent dans leurs pattes.

— Tu viens voir Annro ? me demanda l’un d’eux. Il est à la tour ouest.

À cause du masque, je ne reconnus pas cette âme charitable, mais je le remerciai vivement avant de prendre la direction qu’il m’indiquait. L’intérieur du fort était interdit aux civils, mais personne ne voyait d’inconvénient à ce que je rende visite à une sentinelle en haut des remparts. Je m’arrêtai devant l’escalier en colimaçon menant au chemin de ronde, et me demandai un moment si la compagnie d’Annro valait les souffrances que toutes ces marches allaient me faire endurer.

Mais je n’avais pas fait toute cette route pour renoncer maintenant. Il me fallut de longues minutes et plusieurs pauses pour arriver au sommet. Les poumons en feu, j’empruntai ensuite le chemin de ronde et rejoignis la tour ouest en claudiquant. Annro était bien là, son masque doré posé à côté de lui, le regard tourné vers le sud, par-delà la Gorge de Rima. C’était un jeune homme bien bâti de dix-sept ans, à la peau claire et aux cheveux noirs. Un Insar des Montagnes du Nord, bien qu’il n’ait jamais mis les pieds dans cette région. Ses parents étaient arrivés à Dunir la même année que ma mère, et ils étaient, eux aussi, devenus fermiers. Leur parcelle n’était pas très loin de la nôtre et c’est cette proximité qui avait fait naître notre camaraderie. Annro était d’ailleurs mon unique ami. Depuis qu’il avait décidé de s’enrôler dans l’armée, je lui rendais régulièrement visite, en particulier lorsque j’étais d’humeur morose.

Il me salua avec un sourire en coin. Épuisé, je m’assis sans grâce contre le parapet de la tour.

— Comment tu vas ? me demanda-t-il.

— J’ai encore failli mourir ce matin.

Il secoua la tête comme si je venais de lui raconter une plaisanterie.

— Je te l’ai déjà dit : tu es trop bête pour mourir. À chaque fois, tu rates ton coup.

— Je finirai bien par réussir…

— Comme nous tous.

Comme pour illustrer mes paroles, je fus pris d’une quinte de toux.

— Moi, je n’en ai plus pour longtemps, parvins-je à articuler.

Annro ne répondit pas tout de suite. Il regardait l’horizon, pensif.

— Ça ne t’empêche pas de profiter du temps qu’il te reste. Et puis, tu dois pouvoir vivre ou faire quelque chose d’important, quelque chose d’utile, peut-être.

Silence. Que pourrais-je bien accomplir avec un corps aussi faible ?

— Comment se passe ta vie au fort ?

— Le capitaine de la garde a accepté que je fasse partie du bataillon qui partira en exploration dans les terres de Melshim.

— Faire du repérage pour les futures conquêtes ?

Il acquiesça et me désigna le paysage.

— Bientôt, toutes les Terres Craquelées appartiendront à l’Empire. L’Histoire continue sa marche et la Paix impériale s’étendra un jour à l’ensemble du monde.

— La conquête est prévue pour bientôt ?

Il haussa les épaules.

— D’ici quelques années.

— Je ne vivrai pas assez longtemps pour y assister, répondis-je avec amertume. Je ne verrai rien de la marche de l’Histoire. Je n’aurai aperçu qu’un battement de cœur de la vie du monde, un instant figé, rien de plus.

— Ne sois pas si dramatique. Tu as atteint quatorze ans alors que tous les guérisseurs ne te voyaient pas dépasser les dix. Peut-être que tu tromperas la mort encore dix ans de plus, et que tu pourras visiter Melshim et Lonnône quand on les aura conquises.

Dix ans. Annro en parlait comme si c’était suffisant. Comme si vivre jusqu’à vingt-quatre ans était une chance, une existence satisfaisante. Mais au fond de moi, une voix hurlait que dix ans, ce n’était rien. Je voulais plus de vie, beaucoup plus.

— Dix ans, c’est trop peu, finis-je par répondre. Il y a trop à faire, trop à voir…

— Le monde est vaste, Lanig. Même cent ans ne seraient pas suffisants pour visiter tout l’Empire.

Une brusque agitation s’éleva à l’intérieur du fort. Alertés par les exclamations des soldats et les hennissements des chevaux, nous nous retournâmes pour regarder en contrebas. Dans la lumière du crépuscule, une silhouette en manteau noir traversait la cour. Des fantassins s’activaient à grand bruit autour de cet homme pour s’occuper de sa monture ou porter ses affaires. Les autres membres de la garnison l’observaient avec une expression de fascination et de déférence sur leur visage.

Le visiteur leva brièvement la tête vers moi. Nos regards se croisèrent et je me sentis un instant prisonnier de ses yeux sombres, comme s’ils étaient capables de sonder mon âme.

— Qui est-ce ? demandai-je.

— Un Nécromancien. Un membre d’Harath. Un immortel. On nous a annoncé son arrivée il y a quelques jours. Il va nous accompagner pendant la reconnaissance sur les terres de Melshim.

Un Nécromancien. Ce mot résonna dans mon esprit.

— Si les Nécromanciens commencent à s’impliquer personnellement, reprit Annro, ça veut dire que la conquête ne va pas tarder.

Je ne l’écoutais que d’une oreille. L’homme en noir avait quitté la cour, mais je restais hanté par son image. Un immortel. Ma mère m’avait raconté des histoires sur eux, à l’époque où elle m’adressait encore la parole. Elle m’avait parlé de ces puissants sorciers, de leurs pouvoirs, de leurs conquêtes. Des bribes de récits me revenaient, mais un détail m’obsédait : certains Nécromanciens avaient vécu des centaines d’années. Quel âge pouvait avoir celui-ci ? Cent ans ? Deux cents ans ? Plus encore ? Imaginer l’existence de cet homme accentua mon amertume. Quelle injustice que certains puissent accaparer tant d’années de vie, alors que je luttais pour ne pas mourir avant mes vingt ans !

Annro avait repris sa surveillance et le jour commençait à décliner.

— Tu devrais rentrer, dit-il. Il fera noir dans une heure ou deux.

Je hochai la tête, saluai mon ami et me dirigeai vers l’escalier. Puis je me figeai.

En bas des murailles, des gerbes de flammes s’élevèrent des écuries. L’incendie se répandit rapidement sur le toit, crépitant en volutes noirâtres. Des cris retentirent, puis une seconde lumière apparut, du côté du village. Presque au même instant, une troisième colonne de fumée émergea d’un des baraquements du fort.

Annro me rejoignit en courant et me saisit le bras.

— Ce n’est pas un accident, c’est une attaque !

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La Voie des Immortels

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